BALADE EN PROÉSIE
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Message par Seawulf Ven 30 Avr - 9:55

"La vie est un espace-temps entre deux meurtrissures"

      
 Le temps a froid. Tes yeux sont brûlants. Tu cherches à voir ce que l’on ne voit pas. Ce qui a existé mais que l’on ne peut plus toucher. Un invisible présent. Quelque chose de pesant et d’inapparent. Et ça fait bigrement mal. Une brûlure qui parcourt comme un éclair tranchant chaque œil. Jusqu’au fond de ta mémoire. Des flashs hypnotisants. Et puis des poignées de gros sables que l’on jette sur tes cicatrices. Elles sont devenues un immense chantier, invisible. Seul, je les vois encore. Le temps a froid. Le corps hoquette d’incertitude. Il a chaud d’avoir trop froid. Des décharges électriques le font frissonner. La mort s’invite. Tu me regardes. C’est presque une supplique qui me crie sors-moi de là, de ce pétrin, dans lequel je m’enfonce. S’il te plait fais quelque chose. J’ai faim.
 
 Mon regard s’embrume. Mes pensées s’enrhument. Et les enfants s’ébrouent dans les champs en jachère. Des cris de joies me parviennent. Inaudibles pour toi. Un long tunnel t’enserre dans son boyau nécrophage. Tu tentes de survivre. Tu as faim, me dis-tu d’un signe de la main. Mais de quelle faim s’agit-il ? D’apaisement, de vengeance, d’abandon ou de vie. Comme j’aimerai le savoir et pouvoir te comprendre. Le temps à froid. L’heure est gelée aux branches des aiguilles infatigables. Et moi je reste là, à te contempler et à rechercher une issue de secours. Mais je ne suis pas urgentiste. Les secondes se fichent de l’instant. Elles oublient celui d’avant, égrènent l’après. Les enfants frappent dans leurs mains. Ils exultent.
 
 Les amours sont parfois bien difficiles. Elles froissent, chiffonnent. Il n’y a pas d’Emmaüs pour recycler les vieux habits, les peaux desquamées ! Les lances de l’amour déchirent profondément les chairs. Et nul médecin n’aperçoit les blessures. Il ne peut donc les soigner, ni même au besoin les cautériser. Il tâtonne et ne sait. Hippocrate est hypocondriaque ces jours-ci ! Et le principe de précaution est inopérant. Les plans d’urgence, s’ils existent, ne se souviennent plus. Une amnésie frappe irrémédiablement alentour et voue à l’échec toutes tentatives, qui seraient désespérées. Le square est vide. Des cloches sonnent. Le silence craquelle.
 
 Tes yeux te font mal de ne pouvoir verser encore quelques larmes. Ton corps est ployé en position fœtal à l’ombre de toi-même. Ce n’est pas encore l’heure de la renaissance. Demain, après demain, plus tard, beaucoup plus tard, il se dépliera sans doute à une aube naissante. Et comme un parchemin que l’on déroule, l’histoire qu’il renferme, s’écrira enfin. La plume sera le lien du ciel. Elle s’étirera comme un arc. Et ce jour-là, tes yeux blancs d’insomnies viseront haut dans la voussure bien au-dessus de l’astre montant. La plume d’or fixera les rets chauds. Le dehors deviendra ton dedans. Un espace de plénitude. Et la nature terrera les rentrants pour laisser croître les redans. Le temps à froid. Les enfants se calfeutrent. Et toi ce jour-là tu les appelleras par leur prénom que tu auras deviné. Ils accourront en un seul galop, fiers comme des poneys du Connemara. Et tes mains redeviendront celles d’une harpiste à la sensualité redoutable. Et tes mots rejoindront les leurs et tous les autres en un seul chœur. Adagio d’espoir. La fraîcheur coulera à nouveau de tes yeux. La spontanéité jaillira une nouvelle fois de tes bras.
 
 Et moi je partirais, sans un regret, sans détourner le regard, tout à l’ouest vers des terres océanes aux landes de bruyères. Le temps s’est réchauffé. Les experts craignent le pire.
Seawulf
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