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Le train de 6 heures 54

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02122021

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« Quelle est la voie ? demande le disciple.
-La perception aiguë de l’évidence des choses » dit le maitre zen. Henri Brunel
 
Six heures cinquante, on arrive à la gare. Une fine bruine couvre le pare-brise de la voiture. Les balais essuie-glace fonctionnent par intermittence.  Ils donnent le tempo. Gris cafard. La gare joue à cache-cache. Elle n’a pas disparu. Elle est bien là, posée au milieu d’un halo de lumière pisseux. Le temps ne semble guère inquiéter ce vieux bâtiment qui en a vue d’autre ! Pour autant, il conserve une fière allure, sans tape-à-l’œil, discret, presque enjôleur. Des petits grains bleutés s’immiscent bien au-delà de la gare, dans un ciel sombre. Les infos à la radio parlent d’une dégradation par une agence de notation d’une grande banque française. Mais l’économie, qui s’y intéresse vraiment, en dehors des spécialistes et experts. La plupart des gens regardent leur pouvoir d’achat : il baisse, il stagne, il monte. Ici ou là on dénonce le « shadow banking ». « Toujours les mêmes qui s’engraissent… » dit en bougonnant un vieux monsieur rondouillard à la barbe fouillée qui a conservé sa verve syndicale. Les gens descendent de leur véhicule. Bien que la gare soit située en campagne, au cœur de la haute Bretagne, une foule de plus en plus compacte se presse et s’installe chaque matin. Les centres-villes sont devenus tellement inabordables pour le quidam moyen ; même la première et la seconde couronne donnent du fil à retordre au porte-monnaie. Les gens affluent qui, dans le hall étroit de la gare, qui sur le quai, fichés d’un parapluie, et pour d’autres, plus rares, un bob leur sert de couvre-chef. Les couleurs sont disparates et délavées. Seule la guichetière ressemble à une momie de théâtre. Flanquée sous l’ampoule LED de l’abat-jour, qui sans discernement appose un casque de lumière blanche sur son brushing noir jais, elle est silhouettée pop’art, style Banksy ! Un léger courant d’air parachève le spectacle vivant, avec une ondulation humaine de type mer calme. Seul le sourire commercial pourrait faire douter de cette unique galerie bien pittoresque. Dehors, il fait encore sombre, entre chien et loup dirait mon voisin, malgré le jour qui se lève. Faut dire que les jours raccourcissent. Le dicton du jour précise que “ Quаnd il рlеut à lа Sаint-Matthieu, fais coucher tes vaches et tes bœufs. ” Et nous les humains, sommes dehors, clones rangés à proximité de la vieille bâtisse, figés, attendant la sonnerie annonçant l’arrivée imminente du TER. Sept heures une. Le train a du retard. Un grognement traverse le quai. Les smartphones soufflent ! Des réflexions fusent : « J’espère que ce n’est pas un accident de personne » « Moi aussi !» « Non, mais ils ne peuvent pas faire ça ailleurs, nous on bosse. Ben, c’est vrai, quoi ! ». Oui un accident de personne comme dit pudiquement la SNCF. Plusieurs centaines de vies disparaissent ainsi chaque année.  Le désespoir le plus souvent, théâtralisé - se plaignent les grognons - à la manière des réseaux sociaux, disent-ils. Il n’y aura pas d’audience cette fois-ci, et c’est tant mieux. La sonnerie vibre. Les lanternes de quai d’un rouge profond apportent une coloration chaude. Les visages se dessinent grossièrement. Certains semblent beaux, légers et fragiles, tandis que d’autres présentent un aspect plus insignifiant, quelconque, voire carrément antipathiques (ah ! la subjectivité) sans distinction de sexe ou d’âge. Quelques-uns s’isolent avec des écouteurs. Ils sont plutôt jeunes. Deux femmes s’embrassent. Petit déjeuner de tendresse.  Leurs yeux parlent d’amour. On devine au loin, au sortir d’un virage, la tractrice et ses voitures pas tout à fait de première jeunesse. Deux petits phares ronds et blancs grossissent lentement dans une masse grise mastoc. Le clac-clac des rails se fait plus fort. Quelques cancans, ici ou là, sur la situation économique : “ tu te rends compte ” “ m’ouais, hum… c’est vrai ” “ tu t’en fous ” “ pas du tout, mais que pouvons-nous y faire ! Regarde, avec la pandémie covid la pauvreté a encore augmenté. Je sais…” L’aiguille de la pendule indique sept heures deux. Le crissement des freins couvre les bruits alentour. Le convoi s’immobilise. Les portes s’ouvrent. Les gens s’y engouffrent, certains avec vélos et trottinettes. S’installent et bavardent ou s’apprêtent à finir la nuit. Un abri tripode érigé récemment s’est invité dans le paysage local.  Construit de verre et d’acier, à la structure fine, à l’allure moderne, il ressemble à une sentinelle bienveillante. Lieu de validation de la carte billettique multimodale KorriGo. Des voyageurs y attendent le train suivant. Ils restent impassibles au départ du TER qui s’élance vers la métropole des solitudes d’emplois à bas coût. Quant à la gentrification mortifère des hyper centres, peu d’entre ces gens aisés se préoccupent de cela. « Je ne suis pas là pour faire du social !!! On ne lâche rien ! »
 
Un homme dans la bonne cinquantaine fait son footing sur le chemin gravillonné bordant les rails. Il éructe à qui mieux mieux. Un peu plus loin, à l’orée d’un champ, occupé par des ruminants silencieux, il se rapproche d’un cimetière caché là. Il pense : « aujourd’hui la mort est taboue ! Encore plus avec la cohorte de défunts « covid », mal accompagnés en toute fin de vie, du fait des restrictions sanitaires. Bien souvent, un déchirement. Il entend encore son père, au téléphone tenu par une femme médecin, faire un effort surhumain pour capter un filet d’air, avant d’être sédaté. Elle est restée à son chevet. Une professionnelle dévouée et infiniment humaine ». Une larme coule sur sa joue. Le coureur se reprend et passe son chemin. Le train vient de franchir le passage à niveau à fermeture automatique. À l’intérieur des voitures les hommes s’endorment ou lisent des journaux, le plus souvent, aux manchettes racoleuses et anxiogènes. Les femmes veillent. Une journée commence. Et notre coureur ne rencontre pas âme qui vive. La bruine est son seul partenaire. Douce et fraiche. Et lui rêve de tendre et chaud. La solitude, c’est avant tout une histoire de silence. À 10h00, il a rendez-vous à pôle emploi.

« Hier,
c’est deux jours avant demain
le lendemain d’avant-hier »
kitaru
Seawulf
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