BALADE EN PROÉSIE
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Seawulf (Yves)

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Message par Seawulf Mer 24 Mar - 8:18

« C’est la vaste Vie qu’en la vivant j’aurai changée en éternité » Marcel Thiry
 
N’est-on pas avant tout d’où l’on vient avant que d’être où l’on va ? Il me souvient, cet homme croisé sur un sentier de hasard. Il avançait d’un pas lent, au cœur de la lande herbeuse et sablonneuse. Pas qui semblaient assurés, malgré l’âge respectable. Il avançait comme avance cette langue de terre pénétrant loin, très loin, devant. Qui s’enfonce dans la brume de l’horizon. Là-bas, au point de jonction, le ciel, l’eau et la terre, se mêlent. Et cet homme qui toujours progresse. Se dirigeant vers le point d’inexistence. Cette jointure invisible où s’abîment les éléments.
Il porte un long manteau anthracite ; le col est relevé. Cela lui donne l’air martial d’un officier. Les deux mains sont enfouies dans les poches profondes et basses. Il marche. Son regard gris-vert se porte vers la pointe du Hourdel. Il cherche une ligne qui ne serait pas imaginaire, pour rester debout, droit comme un i dans cet ensemble mouvant et impalpable ! La baie est immense, large tache d’eau insaisissable issue de l’océan mouvementé attendant la marée basse pour faire sa promenade, elle aussi. Et l’homme pousse ses pas en direction de ce nulle part fascinant. Et sa progression me fait penser à l’Agnus Dei de Barber. Des voix s’élèvent de cette vastitude plate et longue comme un T de dessinateur. Sauf, qu’ici, il n’y a pas d’angle. Tout est douceur et s’estompe. Ce qui est plus marqué s’arrondit.  Il n’y a d’anguleux, de presque rigide, que cet homme qui continue de marcher.
Assis sur un banc, scellé par la main de l’homme sur le terroir, les pieds sur le sol de glaise et la fraîcheur du bras marin contre laquelle je m’adosse, je scrute notre voyageur. Je pense au temps qui passe, lentement. Tout comme le voyageur bien calé dans son siège ergonomique, les yeux rivés sur l’horizon, qui par la fenêtre du TGV voit le paysage glisser puis s’éloigner tranquillement. Je pense à l’immuabilité du temps. Les marées qui vont et s’en viennent chaque jour et l’astre pour les réveiller et la lune pour les bercer. Ce va-et-vient qui bruisse. Cet adagio qui monte puis se retire pour mieux s’écouter, demain puis après-demain, et puis encore et encore, toujours. Longtemps encore. La monotonie n’existe pas dans ce volume grisâtre en ce matin doux et automnal. Seul le mouvement se perçoit. L’homme d’il y a peu s’enivre de particules de brume. Il s’imbibe comme la terre. Pointillisme vivant ! Ces yeux couleur de mer portent la trace des embruns. Son visage ressemble à la glèbe. Les rides, sillons de l’existence, traces visibles des efforts consentis à repousser les paquets de mer, les coups de tabac et le gros grain. C’est aussi la marque des veilles interminables à la passerelle du navire ballotté en haute mer ; puis le retour à guetter la passe. Il avait le visage en forme de coque de noix. Une sorte d’icône sculptée à grands traits imitant l’art naïf. La bruine redoublait et suintait sur sa mine tranquille, presque réjouie. Son nez rappelait une étrave ; long, fin et effilé. Ses cheveux gris annonçaient l’écume de houle par gros temps. Cela le faisait sourire, parfois même rire à gorge déployée, lui qui d’ordinaire est plutôt taciturne. Il disait aux terriens qui parlaient de sagesse à la vue de sa chevelure qu’il n’en était rien. Il répétait à qui voulait bien l’entendre que l’habit ne faisait pas le moine. Lui savait bien que c’était la crinière de Neptune ! Son couvre-chef, une casquette de marin à l’aspect peau lainée de couleur bleu nuit, vissée sur la tête, comme s’il s’attendait à un quelconque coup de grain, ajoutait au mystère. Cet homme qui passait était à l’image de nos vies ; spectateur solitaire. Du moins le croyait-on. Au cours de sa marche le long de l’estran, au beau milieu des moulières, ses yeux à demi-fermés cachés derrière la visière, voyaient parfaitement le beau crâne luisant d’un phoque gris. Ils se saluaient en silence. Il percevait aussi, quelques canards ou limicoles, ici où là. Et dans ce gris doucereux, émergeait parfois un ban de cigognes. Et tout cela, il le vivait intensément, bien qu’il s’agissait pour lui de présences familières. Dans ce corps d’homme, à peine voûté, il restait de l’émerveillement, malgré qu’il eût bourlingué. Mais chaque retour se faisait ici et pas ailleurs. Et maintenant qu’il avait depuis quelques années cessé toute activité, il habitait une petite longère « la sirène » à l’orée de la forêt domaniale. Chaque jeudi, puis tous les dimanches après la messe, il arpentait cette langue de terre et venait en son extrémité à la rencontre de la houle. Les ressacs et leur litanie envahissaient son esprit. Un amour inconstant et fidèle se faisait jour, à l’instar de ces rouleaux. Et de vague en vague, hier se découvrait. Et avec lui, cet amour éconduit murmurant, en vain, depuis si longtemps : « viens, je t’en prie, viens ». Peut-être qu’un jour, un jour un peu moins clair qu’aujourd’hui, un jour où ses forces seront amenuisées, il ira, là où l’attend son destin, dans la grande chambre bleue. En attendant, il continuerait, semblable à ces moutons de prés salés, à se repaître d’herbes grasses, qu’il foulerait de ses godillots d’un autre temps.
Nous nous saluâmes à son retour, d’un hochement de tête, comme de vieilles connaissances. L’horizon était maintenant parfaitement dessiné ; chaque élément s’était rangé là où il le devait ; et bien naturellement, chacun épiait l’autre consciencieusement en attendant un moment plus opportun. Il serait bien temps de prendre une décision. Pour l’heure, le vieil homme rejoint « la sirène » et moi, je récite des vers de Thiry … Et le navire est si blanc / Et les femmes sont si belles / Qui doucement s’échevellent / Aux tièdes vents émouvants.
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